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5 novembre 2007 1 05 /11 /novembre /2007 06:49
Livre du marquis de Flers paru en 1891, E. Dentu éditeur, Librairie de la Société des gens de lettres.
Ceci n'est que le premier chapitre d'une série de douze.

LE ROI LOUIS-PHILIPPE
VIE ANECDOTIQUE
1773-1850

par le Marquis de Flers
 

CHAPITRE PREMIER
Les Ducs d'Orléans depuis Louis XIV jusqu'à Louis-Philippe-­Joseph, père du roi Louis-Philippe. - Enfance de Louis-Philippe ; traits de bonté. - Madame Adélaïde. - Les jeunes Princes chez Bernardin de Saint-Pierre. - Voyage à Spa. - La Cage de fer du Mont Saint-Michel (1788). - Louis-Phi­lippe, colonel du 14e dragons. - Deux prêtres sauvés à Vendôme. - Il sauve la vie à un homme qui se noyait (août 1791). - Couronne civique donnée par la municipalité de Vendôme.
 
Henri IV eut deux fils, de son mariage avec Marie de Médicis. L'aîné, Louis XIII, qui lui suc­céda sur le trône de France, et le second, Gaston, Duc d'Orléans, qui, marié deux fois, ne laissa que quatre filles, lorsqu'il mourut en 1660.
Louis XIII eut, de la Reine Anne d'Autriche, deux fils, Louis XIV et Philippe de France, Duc d'Orléans, etc., qui naquit à Saint-Germain-en-­Laye, le 21 septembre 1640, et mourut au châ­teau de Saint-Cloud, le 9 juin 1701. Philippe de­vint le chef de la Maison d'Orléans. En 1661, il épousa Henriette d'Angleterre, fille du Roi Charles Ier, morte très jeune en 1670, et dont Bossuet fit une si célèbre oraison funèbre. En 1671, il prit pour femme la Princesse Palatine de Bavière, Charlotte-Élisabeth. La jalousie om­brageuse de Louis XIV l'écarta presque toujours des armées du Roi, où il obtint rarement, non sans peine, un commandement. Toutefois, en 1667, il fit la campagne de Flandre, en 1668, celle de la Franche-Comté ; en 1672, la guerre des Pays-Bas. Il montra le plus brillant courage aux sièges de Maëstricht, Besançon, Dôle, Lim­bourg, Saint-Omer, et battit le prince d'Orange près du Mont-Cassel, le 11 avril 1677. L'enthou­siasme de l'armée pour le Duc d'Orléans fut si grand, que Louis XIV en ressentit un dépit qu'il put à peine dissimuler. Aussi, depuis ce jour, il ne parut plus à l'armée que sous les ordres du Roi, en 1678, 1691 et 1692.
Ce fut à cette époque que Louis XIV lui fit don du Palais-Royal. Ce palais, élevé en 1629 par le cardinal de Richelieu, avait été offert à Louis XIII par ce prélat. Louis XIV le dédaigna et habita le Louvre, le Palais-Royal servant de refuge à la veuve et à la fille de l'infortuné Charles Ier. Lors de son mariage avec Henriette d’Angleterre, en 1661, le Duc d'Orléans en prit possession, mais ce ne fut qu'en février 1692, qu’il en obtint la propriété. Il avait eu deux filles (1) de son premier mariage. De son union avec la  Princesse Palatine, Charlotte-Elisabeth de Bavière, il eut : 1° Philippe d'Orléans, Duc d'Orléans, de Valois, de Chartres, de Nemours, de Montpensier, qui fut régent du royaume pendant la minorité de Louis XV. 2° Elisabeth-Charlotte, mariée en 1698 au Duc Léopold-Charles de Lorraine.
           Philippe d'Orléans, né au château de Saint-Cloud, le 2 août 1674, eût, dans sa jeunesse, à souffrir, comme son père, de la jalousie de Louis XIV. Il s'était distingué sous les yeux du roi en 1691 et 1692 aux sièges de Mons et de Namur. A la balaille de Steinkerque il fut blessé ; à la balaille de Nerwinden, en 1693, emporté cinq fois par son ardeur au milieu des ennemis, il faillit être fait prisonnier et échappa à grand peine à la mort, car il refusait de se rendre. Le maréchal de Luxembourg avait félicité ce jeune Prince devant toute l'armée : Il fut reçu froidement à Versailles.
En 1706, il obtint d'être envoyé à l'armée d'Italie contre le Prince Eugène. En y arrivant, il trouva des troupes démoralisées et en désordre. Dans un Conseil de guerre, le Duc d'Orléans ex­posa avec beaucoup de vigueur et de clarté, la nécessité d'attaquer l'ennemi. Soutenu par tous les généraux, il dut cependant s'incliner devant un ordre formel de Louis XIV, que montra le maréchal de Marsin. On resta dans les lignes, bientôt forcées par le Prince Eugène qui rem­porta devant Turin une victoire complète. L'ar­mée fut battue et le Duc d'Orléans dangereuse­ment blessé.
Peu après, il fut chargé, par Louis XIV, du commandement en chef des armées françaises en Espagne, pour soutenir Philippe V. Il s'y con­duisit en habile général, soumit les royaumes de Valence et d'Aragon, prit Xativa, Alcaraz, em­porta d'assaut Lérida, puis Tortose, et en 1708 réussit dans les expéditions de Denia et d'Ali­cante. Philippe V le reçut à Madrid avec les plus grands honneurs.
Devenu Régent du Royaume, le 2 septembre 1715, il montra des qualités de premier ordre, comme chef d'État. Si, sous la Régence, les mœurs furent relâchées, la sévérité outrée de la cour, à la fin du règne de Louis XIV et de la marquise de Maintenon, en fut peut-être la cause. Le Régent n'en gouverna pas moins la France avec beaucoup de sagesse, de prudence, d'habi­leté et rétablit l'ordre dans les finances. En 1718, il avait éteint pour quatre cent millions de dettes. Aux guerres sans cesse renaissantes de Louis XIV succéda la paix. Après l'intolérance du règne précédent, le Régent sut amener la paci­fication des querelles religieuses. Après le despo­tisme de Louis XIV annihilant les Parlements, le Duc d'Orléans réintégra ces Assemblées dans leurs anciens droits de remontrance à la couronne.
Presque par ordre de Louis XIV, le Duc d'Or­léans avait épousé, en 1692, Françoise-Marie de Bourbon, Mademoiselle de Blois, fille légitimée de Louis XIV et de la marquise de Montespan. Il en eut un fils et cinq filles ; Voltaire a dit de lui :
­« C'était un prince à qui on ne pouvait reprocher que son goût ardent pour les plaisirs et pour les nouveautés. De toute la race de Henri IV, Philippe d'Orléans fut celui qui lui ressembla le plus ; il en avait la valeur, la bonté, l'indulgence, la gaîté, la facilité, la franchise, avec un esprit plus cultivé. Sa phy­sionomie, incomparablement plus gracieuse, était cependant celle de Henri IV. Il se plaisait à mettre une fraise, et c'était alors Henri IV embelli... »
Le Régent mourut d'une attaque d'apoplexie au château de Versailles, le 2 décembre 1723.
Son fils Louis, Duc d'Orléans, né au château de Versailles, le 4 août 1703, avait un caractère bizarre.
Il se jeta, jeune encore, dans une dévotion exagérée, et, par moments, sa raison en fut altérée. Très instruit, le fils du Régent joignait à la connaissance des langues orientales, l'étude des sciences naturelles. Il cultiva les plantes médicinales et forma une collection qui fut l'ori­gine du Cabinet d'histoire naturelle qui existe aujourd'hui, car c'est sur l'emplacement même de son jardin que s'élève le Muséum et le Jardin des Plantes. Il avait épousé la Princesse Marie de Bade, qui mourut très jeune en 1726. Il se retira alors à l'Abbaye Sainte-Geneviève où il s'astreignit à la vie monastique la plus dure. Très charitable, il avait plusieurs hommes de confiance à son service, qui l'aidaient à soulager bien des misères, payant les dettes des pères de famille retenus en prison, assurant la subsis­tance d'enfants orphelins ou de vieux soldats. Lorsque le Duc d'Orléans mourut le 4 février 1752, la Reine Marie Leckzinska s'écria : « C'est un bienheureux qui laisse après lui beaucoup de malheureux !... ».
Son fils, Louis-Philippe, Duc d’Orléans, né au château de Versailles le 12 mai 1725, épousa, en 1743, la Princesse Henriette de Bourbon-Conti. Il se destina à la carrière des armes : pendant la campagne de Flandre, en 1743, il se distingua à la bataille de Dettingue, prit part à la victoire de Fontenoy (1745), aux célèbres journées de Rocoux, de Laufeld, et, en 1757, contribua au succès de la bataille d’Hastembeck.
Une intrigue de cour, pendant la puissance de la marquise de Pompadour, l’éloigna de l’armée. Il se retira, en 1763, dans son château de Bagnolet sans se plaindre, et s’entoura d’artistes et de gens de lettres. Mal avec la cour, au moment de la querelle des parlements, il refusa cependant de servir de chef à la noblesse bretonne contre les ministres de Louis XV. En 1759, il avait perdu la Duchesse d'Orléans, dont il avait eu deux enfants qu'il osa faire inoculer, quoiqu’alors la vaccine fut très combattue en France. Il avait l’habitude, comme son père, de faire en secret de nombreuses charités, et dépensait annuellement, à cet usage, près de 300 000 livres.
Louis XV, auquel il témoigna la plus grande déférence, craignant avant tout de lui déplaire, l'en récompensa en permettant, en 1773, son mariage morganatique avec la jeune veuve d’un officier général, la marquise de Montesson, dont la beauté et l'esprit charmèrent ses dernières années. Le Duc d'Orléans mourut d'une attaque de goutte, au château de Sainte-Assise en Brie, le 18 novembre 1785.
Louis-Philippe-Joseph, Duc d'Orléans, issu du premier mariage de son père avec la Princesse Louise-Henriette de Bourbon-Conti, naquit au château de Saint-Cloud, le 13 avril 1747. Il avait obtenu de Louis XV, puis de Louis XVI, de servir dans la marine ; il fit plusieurs campagnes (1772-1778), sur la Méditerranée et l'Atlantique. Après avoir passé par tous les grades, il fut fait lieutenant-général des armées navales, le 4 jan­vier 1777. En 1769, il avait épousé la Princesse Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon, fille du Duc de Penthièvre, dernier descendant de la branche légitimée de Louis XIV et de la marquise de Montespan. Il en eut trois fils et une fille. Le 27 juillet 1778, au combat naval d'Ouessant contre les Anglais, le Duc d'Orléans fit preuve d'un cou­rage froid, tranquille et d'une admirable présence d'esprit. A cette époque Louis XVI créait pour lui la charge de colonel-général des hussards et troupes légères avec un régiment colonel-général.
C'était un Prince spirituel, mais léger, et d'une faiblesse extrême, n'ayant jamais l'énergie nécessaire pour résister aux mauvais conseils de ses amis. Louis-Philippe-Joseph adopta les idées nouvelles, fut député de Crépy (Oise), à l’Assemblée nationale en 1789, puis chargé par Louis XVI d'une mission diplomatique à Londres. Comme il était à la fois brave et généreux jusqu’à la prodigalité, il devint très populaire. Après le 10 août 1792, il entra à la Convention comme député de Paris. Nous parlons plus loin du rôle qu’il y joua. Arrêté au Palais-Royal, le 6 avril 1793, conduit en prison à Marseille, ainsi que ses deux fils, le Duc de Montpensier et le Comte de Beaujolais, il fut ramené à Paris où il périt courageusement sur l’échafaud, le 6 novembre 1793.
Louis-Philippe d'Orléans, son fils, naquit à Paris le 6 octobre 1773. Il reçut, à sa naissance, le titre de Duc de Valois qu’il porta jusqu’à la mort de son grand-père en 1785. Il prit alors, selon l'usage des aînés de sa maison, le titre de Duc de Chartres. Jusqu'à l’âge de cinq ans, il eut pour gouvernante la marquise de Rochambeau et pour sous-gouvernante Mme Desrois. A cinq ans, le Prince fut confié au chevalier de Bonnard que Buffon avait recommandé spécialement au Duc d'Orléans.
En 1782, la comtesse de Genlis qui, depuis 1778, était gouvernante des deux filles jumelles du Duc d'Orléans (nées en 1777), devint l'institutrice des trois fils du duc d'Orléans. L'aîné, Louis-Philippe, Duc de Valois, avait alors neuf ans, le duc de Montpensier sept, et le Comte de Beaujolais envi­ron trois ans. C'était déroger à l'usage de choisir une femme au lieu d'un gouverneur. Louis XVI, auquel le Duc d'Orléans expliqua les raisons de ce changement, approuva le Prince, ce qui causa même un certain étonnement à la cour.
Mme de Genlis modifia complètement le système employé jusqu'alors dans l'éducation des princes. Elle voulut faire de ces jeunes enfants des hommes instruits, aptes à tout, et les habitua à une véri­table discipline. A sept heures le lever, puis une leçon de latin et d'instruction religieuse, donnée par l'abbé Guyot, suivie d'une leçon de calcul par M. Lebrun. Depuis midi jusqu'à neuf heures du soir, Mme de Genlis présidait à l'éducation, et c'est en sa présence, et sous sa direction, qu'étaient données les leçons de grec, d'allemand, d'anglais, d'italien, de chimie, de botanique et de dessin. Le chevalier de Bonnard ne voulant pas accepter, sur l'éducation des princes, les vues de Mme de Genlis, s'était retiré. Deux valets de chambre, l'un allemand, l'autre italien, ne parlaient jamais aux jeunes princes que leur langue maternelle.
Le Duc de Valois, tout d'abord, était un peu paresseux lorsque Mme de Genlis entreprit son édu­cation. Quelques mois plus tard, il était devenu un élève très appliqué et s’était corrigé de ses petits défauts. Le Prince, lorsqu’il se promenait avec le chevalier de Bonnard au bois de Boulogne, était précédé de deux domestiques chargés d’écarter les chiens dont l'enfant avait grand peur. Mme de Genlis le raisonna si bien à ce sujet, que le Duc de Valois, surmontant sa répugnance, lui demanda un chien, et n'eu plus, à l’avenir, aucune aversion pour cet animal. En même temps, son institutrice lui faisait perdre l’horreur de l’odeur du vinaigre.
L'histoire de France l’intéressait excessivement ; la vie d'Henri IV l'enthousiasmait, et il était ému jusqu'aux larmes, quand on en arrivait au récit de l'assassinat du Roi par Ravaillac. Les victoires du grand Condé et du maréchal de Turenne l’émerveillait, et il promettait à Mme de Genlis de les imiter un jour. La fin prématurée du duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon, lui faisait s’écrier avec douleur : « On ne pourrait encore rien dire de moi !... ». La littérature française et la géographie furent apprises avec une extrême facilité. Pendant l'hiver, une des grandes récompenses était d'aller à la Comédie-Française entendre les chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine. On avait soin de choisir les spectacles, et, le lendemain, les jeunes Princes faisaient une narration succincte des pièces qu'ils avaient vu jouer la veille.
Une des grandes distractions était aussi la lanterne magique dont les sujets montrés aux enfants étaient tirés de l’histoire sainte et de l’histoire grecque. Enfin, à l'aide de petites cons­tructions en bois faciles à démonter et à remonter, ils apprirent, en jouant, les différents ordres de l'architecture. Un petit carré de jardin était réservé à chacun, et; sous la surveillance d'un jardinier, ils eurent ainsi quelques notions de la botanique.
Les promenades étaient consacrées à la visite des manufactures, des usines, des cabinets d'his­toire naturelle, des galeries de tableaux, des églises et des principaux monuments. Mlle Adé­laïde, restée à quatre ans la seule fille du Duc d'Orléans par la mort de sa sœur jumelle, prenait part à quelques-unes des leçons de ses frères. Elle avait une intelligence précoce, beaucoup d'esprit, mais un penchant à la moquerie et une susceptibilité qui disparurent très vite sous la direction de Mme de Genlis. Jamais la petite Princesse n'avait un mouvement d'humeur ou d'impatience. Très artiste à quatorze ans, elle jouait de la harpe dans la perfection. Elle était très bienfaisante, et se dépouillait sans cesse de ses petits bijoux, pour venir en aide aux mal­heureux.
            Dès son enfance, le Duc de Valois montra trois précieuses qualités : de l'esprit, de l'amour-propre et un bon cœur. Non seulement il apprit vite la littérature, l'histoire, le dessin (2) et les sciences, mais il désira connaître un métier et apprit la menuiserie. Une pauvre paysanne de Saint-Leu était dans la misère. Le Prince voulut lui fabriquer des meubles lui-même, et il lui envoya un jour une grande armoire et une table à tiroir aussi bien travaillées que par le meilleur menuisier. Une autre fois, à treize ans, il assistait à une fonte d'argent chez un orfèvre. Il s’approcha trop près de l'ouvrier et reçut une éclaboussure qui le blessa grièvement. Il ne poussa pas un cri et ce n'est qu'à la fin de l’opération que l'on remarqua son bas déchiré et sanglant. Ce fait est peu de chose en lui-même, mais, comme a dit Jean-Jacques Rousseau : « la physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions : c’est dans les bagatelles que le naturel se découvre ».  L’équitation, la natation, les armes, les longues promenades à pied, l'habitude de se servir seul, à coucher sur un lit de bois recouvert d’une simple natte de sparterie, à braver le soleil, la pluie, le froid, à supporter la fatigue, telle était l’éducation du jeune Prince et de ses deux frères, le Duc de Montpensier et le Comte de Beaujolais. Dans une de ses promenades, le hasard mit sur la route du Prince un petit paysan blessé à la jambe et qu'un charlatan voulait amputer. Le Duc de Chartres fit venir un habile chirurgien qui guérit l'enfant sans lui couper la jambe. On peut juger quelle joie pour le pauvre petit et pour sa fa­mille !...
Lorsque mourut le grand-père du Duc de Chartres, en 1785, Louis-Philippe-Joseph, son fils, continua les pensions qui étaient faites par le feu Duc d'Orléans à plusieurs hommes de lettres : il en augmenta même la liste, en accor­dant la même faveur à La Harpe, Marmontel, Pa­lissot, Gaillard, et à l'ami intime de J.-J. Rous­seau, Bernardin de Saint-Pierre.
A cette époque, celui-ci était tombé dans une extrême pauvreté, et le futur auteur de Paul et Virginie (3) accueillit avec joie et reconnaissance les trois fils du Duc d'Orléans, le Duc de Chartres, le Duc de Montpensier, le Comte de Beaujolais, qui avaient tenu à venir, en personne, lui faire part de la décision de leur père. Il fut très sen­sible aux compliments que lui faisait adresser en même temps le Duc d'Orléans, pour son grand ouvrage : Études de la Nature, paru en 1784, et qui avait obtenu un immense succès.
            Les voyages étaient le complément indiqué à l'éducation des fils du Duc d'Orléans. On les habitua à voyager à pied et à cheval, à dormir sur un lit de camp, et à s'instruire dans tout ce qu'ils ne connaissaient pas. Arrivaient-ils dans un port de mer, après avoir parcouru les chantiers de la marine, ils visitaient un grand vaisseau de la ma­rine royale, et, tout à coup, à la stupéfaction des matelots, on les voyait grimper au haut d'une vergue avec les mousses. Lorsque Louis-Philippe fut proscrit en 1793 et exposé pendant bien des années aux privations de tout genre, il put appré­cier et sentir combien lui était précieuse l'éduca­tion donnée pendant ses jeunes années.
En 1787, les Princes accompagnèrent leur mère en Belgique, à Spa, dont les eaux rétablirent la santé de la Duchesse d'Orléans. Aux environs de Spa, aux eaux de la Sauvinière, on leur montra, avec un très beau point de vue, l'ancien château de Franchemont où étaient renfermés les détenus pour dettes : « Tant qu'il y aura des prisonniers derrière ces murailles, s'écria le Duc de Char­tres, ce paysage sera bien triste malgré sa beauté !...». Il proposa d'ouvrir une souscrip­tion qui fut promptement couverte, grâce à sa généreuse initiative, et les pauvres gens ne tar­dèrent pas à être rendus à la liberté.
L'année suivante, les jeunes Princes visitèrent la Touraine, la Bretagne et la Normandie.
A Saint-Valery, le Duc de Chartres et Made­moiselle Adélaïde furent parrain et marraine d'un vaisseau auquel le Prince donna son nom.
A cette époque (1788), il se privait de tout l'argent qu'il recevait et l'employait en œuvres de bienfaisance. Il ne pouvait connaître une infor­tune sans chercher à la soulager et donnait en secret tout l'argent de sa bourse à son valet de chambre pour délivrer un prisonnier. Le 31 dé­cembre 1788, il écrivait à Mme de Genlis, son institutrice : « Je me priverai de mes menus plaisirs jusqu'à la fin de mon éducation, c'est-à-­dire jusqu'au 1er avril 1790 et j'en consacrerai l'argent à la bienfaisance ; tous les premiers du mois nous en déciderons l'emploi... ». Il était alors colonel-propriétaire du 14e régiment de dragons, suivant l'usage de cette époque. Il le passa en revue à Givet, au retour de son voyage de Spa, puis il alla en Bretagne, au Mont Saint-­Michel et il y détruisit de ses propres mains, à coups de hache, la cage dite de fer où, pendant des siècles, avaient souffert tant de prisonniers ! Cette cage était en bois, faite avec de forts ma­driers et était la terreur des prisonniers qu'on y mettait encore, de temps à autre, pendant quel­ques jours, comme punition.
            Le 1er janvier 1789 le jeune Duc de Chartres recevait du roi Louis XVI l'ordre du Saint-Esprit. Quand s'ouvrit l'année 1790, la Révolution était un fait accompli. Le Duc de Chartres, suivant l'exemple des plus grands seigneurs du royaume, se rendit au district de Saint-Roch, fit supprimer tous les titres de noblesse dont on avait fait suivre son nom et ajouta la simple qualité de citoyen de Paris. Il avait dix-sept ans, et il assis­tait régulièrement aux séances de l'Assemblée constituante. Il avait accueilli avec joie les ré­formes, car il détestait l'arbitraire et les abus, mais il rêvait encore l'établissement d'une royauté constitutionnelle, n'admettant pas qu'on pût même mettre en question le nom du Roi Louis XVI. En toute occasion se manifestait son heureuse nature. Quand il apprit que l'Assemblée avait aboli le droit d'aînesse, il s'écria en embrassant ses frères; « J'en suis heureux, mais quand on ne l'eût pas fait, cela n'aurait rien changé entre nous... mes chers frères le savent bien depuis longtemps ! ». Il était l'absolu partisan de l'égalité des droits.
            La fuite et l'arrestation du Roi à Varennes avait surexcité les esprits (21-23 juin 1791). Le Duc de Chartres, depuis le 20 novembre 1785, avait le brevet de colonel du 14e dragons qui portait son nom. Il se trouvait alors à Vendôme, et le 24 juin une procession du Saint-Sacrement fut le prétexte d'une émeute. Le peuple se préci­pite sur deux prêtres, qui se réfugient à grand peine dans une auberge. La municipalité fait demander les dragons pour maintenir l'ordre et faire cesser le trouble qui allait en croissant. Le Duc de Chartres arrive avec quelques-uns de ses dragons. Le tumulte augmente, on veut forcer la porte et massacrer les deux prêtres. Le Duc de Chartres cherche à calmer les plus furieux, en disant combien il serait odieux au peuple de se faire justice lui-même. - Soit ! crie-t-on, on leur fera grâce à cause de vous qui êtes un bon pa­triote, mais qu'ils partent, qu'ils quittent Vendôme de suite. - Vous jurez de les respecter ?... ­Oui, oui, faites-les descendre. Le prince pénètre dans la maison, et s'apprête à faire monter en voiture les deux prêtres, calmes, résolus, et dont les traits montrent la résignation des martyrs... - Non, non, qu’ils s’en aillent à Blois !... - Eh bien ! à pied, dit le Duc de Chartres, mais vous êtes de trop braves gens pour oublier la promesse que vous m'avez faite. Le cortège s'ébranle au milieu des clameurs. Au passage d'un petit pont sans garde-fous, les cris : « A l'eau, à  l'eau ! ». s'élèvent avec force. Le Prince parvient, non sans peine, à franchir le pont. Il croit les prêtres sauvés, car les assistants de­viennent de moins en moins nombreux, quand tout à coup descend de la montagne une nom­breuse troupe de paysans très excités. Ils n'ont rien promis, ils veulent la vie de ces deux prêtres ; l'un d'eux en a déjà saisi un par la soutane, quand le Duc de Chartres parvient à  le dégager; mais on ne l'écoute plus : une inspiration vient au Prince. Conduisons-les en prison, mais respectez leur vie. - Oui, oui, en prison, qu'on retourne à Vendôme. Cet avis est adopté et on allait re­brousser chemin quand un homme s'avance, et couchant en joue avec son fusil un des prêtres : Laissez-moi tuer celui-là, rangez-vous !... D'un bond, le Prince se jette devant lui, et couvrant les deux ecclésiastiques de son corps : « Vous me tuerez d'abord ! »… Ces mots dits, d'une voix vibrante par un militaire qu'ils aiment et res­pectent, en impose aux plus furieux, et les deux prêtres parviennent enfin à la prison de Ven­dôme, d'où la nuit suivante ils purent partir. Mais l'agitation révolutionnaire gagnait la pro­vince. Les Vendômois, mécontents, se dirigent vers l'Oratoire où logeait le supérieur qui avait refusé le serment demandé au clergé ; le Duc de Chartres put encore les apaiser et le supérieur se hâta de quitter Vendôme.
Le lendemain, tout était redevenu calme. La municipalité et la plupart de ceux qui étaient les plus acharnés contre les prêtres vinrent, en pleurant, remercier le colonel des dragons de les avoir empêchés de commettre un crime. Un paysan même arriva chez le Duc de Chartres, en lui offrant une corbeille de fruits : «  Ce sont les plus beaux de mon jardin, mon colonel, et je vous les apporte de bien bon cœur ; c'est moi qui hier, en colère, je ne sais vraiment trop pourquoi, ai voulu tuer le prêtre que vous avez sauvé. Je viens vous remercier de m'avoir épargné un crime ! ».
Le peuple français était encore animé de bons et généreux sentiments, et personne alors n'au­rait pu croire aux massacres qui allaient ensan­glanter la France entière.
            Quelques semaines plus tard, le 3 août 1791, le Duc de Chartres, après une journée de fatigue, était allé se baigner. C'était le soir, et il était en train de remettre ses vêtements, n'ayant avec lui que son domestique, un nègre nommé Édouard Noir. Il entend tout à coup crier : « Au secours, au secours, je me noie ! ». Sans prendre le temps de retirer ses habits, le Prince se jette à l'eau et aperçoit un homme épuisé de fatigue battant l'eau de ses mains : « Courage, mon ami, je viens à vous ». Le malheureux pousse un cri et dis­paraît au moment où sa main seule sortait de l'eau. Le Duc de Chartres parvient à la saisir, mais le noyé se cramponne à son sauveur et paralyse ses mouvements ; le courant les entraîne vers un gouffre qui avait déjà coûté la vie à plusieurs personnes. Heureusement le nègre Édouard s'était jeté à l'eau et nageait vigoureu­sement. Il empêche le noyé de saisir le Prince ; tous trois parviennent au rivage, non sans peine, et raniment le malheureux qui témoigne une vive reconnaissance. C'était un sous-ingénieur des ponts et chaussées à Vendôme, M. Siret.
Le Duc de Chartres avait oublié presque cet incident, mais M. Siret, dans l'élan de sa grati­tude, en rendit compte au club de Vendôme. L'en­thousiasme pour le Prince qui venait de risquer sa vie pour sauver un de ses semblables, fut immense. La municipalité de Vendôme vint en corps le remercier, consigna le fait officielle­ment dans un procès-verbal, et, le 11 août, décerna au Duc de Chartres une couronne civique. Celui-­ci ne put la refuser, et il répondit avec effusion à ce témoignage d'estime et de gratitude (4).
           
             (1) 10 Marie-Louise d'Orléans, née en 1662, mariée malgré elle, en 1679, à Charles II, Roi d'Espagne, morte, dit-on, empoisonnée, en 1689. 20 Anne-Marie d'Orléans, née en 1669, mariée en 1684 à Victor-­Amédée II, Duc de Savoie, morte en 1728. Elle fut mère de la Du­chesse de Bourgogne.
             (2) Carmontelle et Bardin furent les maîtres de dessin du jeune Prince ; mais leurs leçons étaient données sous la surveillance de David, toujours présent.
              (3) Paul et Virginie parut en 1788.
             (4) Cette Couronne était peinte sur toile, et encadrée très simple­ment : Le ruban qui liait la couronne de feuilles de chêne, portait l'inscription suivante : A l'Humanité et au Courage ; décernée par la Ville de Vendôme. Lorsque le Prince quitta Vendôme pour aller avec son régiment de dragons, d'abord en garnison à Valenciennes, puis combattre à la frontière ; il pria un de ses amis, M. de Musset-­Pathay * chez lequel il demeurait à Vendôme, de lui garder cette couronne. Celui-ci pût la conserver pendant la Terreur, et lorsque l'Empire disparut en 1814, il vint à Paris, et l'offrit à Madame la Du­chesse d'Orléans, qui la conserva pieusement à Neuilly, puis aux Tui­leries, comme un noble exemple à montrer à ses enfants.
En 1848, cette couronne fut sauvée du pillage du Palais des Tui­leries, et rapportée en Angleterre, à la Reine Marie-Amélie, qui la plaça dans sa chambre à coucher, au château de Clarernont. La Reine la légua avec les autres souvenirs de famille, échappés aux tempêtes révolutionnaires, à Mgr le Comte de Paris. Elle se trouve actuellement au château d'Eu, avec son vieux cadre simple et mo­deste de 1791, et est placée dans la Salle d'Études des jeunes Princes.
* M. de Musset-Pathay, littérateur né en 1768, mort en 1832, devint en 1794 chef de bureau au Ministère de l'Intérieur, puis à celui de la Guerre, comme ancien officier de génie. Il était le père du grand poète, Alfred de Musset.

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Jean-Pierre Vigineix - dans Livres anciens
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