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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 04:42

Livre du marquis de Flers paru en 1891, E. Dentu éditeur, Librairie de la Société des gens de lettres.
Ceci n'est que le cinquième chapitre d'une série de douze.


LE ROI LOUIS-PHILIPPE
VIE ANECDOTIQUE
1773-1850

par le Marquis de Flers
 

CHAPITRE V
Départ des Princes français pour la Louisiane. - Arrivée à la Nouvelle-Orléans (17 février 1798). Ils sont arrêtés dans le golfe du Mexique par un bâtiment espagnol. - On s'excuse et ils sont débarqués à La Havane. - Le gouvernement espa­gnol leur fait signifier, à Cuba, que l'Espagne et ses colonies leur sont interdites (21 mai 1799). - Négociations avec le gouvernement anglais. - Arrivée en Angleterre (janvier 1800). - Réunion des trois Princes, avec les Princes de la branche aînée de la Maison de Bourbon. - Curieuse conver­sation de Louis-Philippe avec le Comte d'Artois. - Lettre de Louis-Philippe au Comte de Provence (Louis XVIII). - Le Duc d'Orléans refuse d'entrer dans l'armée des émigrés. - Il ne peut encore pénétrer en Espagne. - Installation de Louis-­Philippe et de ses frères en Angleterre (1800-1808). - Mort du Duc de Montpensier (18 mai 1807). - Mort du Comte de Beaujolais à Malte (30 mai 1808). - Un trait de la vie du Comte de Beaujolais. - Louis-Philippe à Palerme. - Fian­çailles du Duc d'Orléans avec la Princesse Marie-Amélie des Deux-Siciles. - Le gouvernement anglais et les puissances s'opposent à son entrée en Espagne. - Réunion avec la Princesse Adélaïde, sa sœur (janvier 1809), puis avec la Duchesse douairière d'Orléans, à Palerme (15 octobre 1809). - Mariage du Duc d'Orléans, à Palerme, avec la Princesse Marie-Amélie (25 novembre 1809).
                              
Une seule route était possible : atteindre la Louisiane par la navigation des fleuves de l’Amérique, et, de là, gagner la Havane. Les Princes quittèrent Philadelphie le 10 décembre 1797 par la saison la plus rigoureuse, et, après avoir descendu au milieu des glaces l'Ohio et le Missis­sipi, ils arrivèrent à la Nouvelle-Orléans le 17 février 1798. Pendant ce voyage de trois cents lieues, ils n'avaient rencontré que deux ou trois habitations.
Le gouverneur leur témoigna les plus grands égards, ainsi que les habitants, Ils attendirent vainement cinq semaines un bâtiment espagnol, et s'embarquèrent sur un vaisseau américain. Une frégate anglaise interrompit sa marche dans le golfe du Mexique, et le bâtiment américain dut se rendre après quelques coups de canon. Les trois princes furent arrêtés tout d'abord, et assez brutalement. Le duc d'Orléans se fit alors connaître, ainsi que ses frères, au capitaine anglais qui, immédiatement, leur fit offrir de venir à son bord, en ajoutant qu'il se mettait à leur disposition. Pour y monter, on devait se servir d'une corde qui fut si maladroitement lancée, que le Duc d'Orléans tomba à la mer, et ce fut à la nage qu'il aborda le navire où le meilleur accueil lui fut fait. Le capitaine les conduisit à La Havane, selon leur désir, et ils y débarquèrent le 31 mars.
Le roi d'Espagne, Charles IV, ne laissa pas les princes français venir en Espagne. Imbu des préjugés d'une cour à l'esprit étroit et borné, il ne pouvait pardonner au Duc d'Orléans d'avoir servi son pays sous le gouvernement républicain, et d'avoir repoussé l'étranger en 1792. Le 21 mai 1799, le gouverneur de Cuba recevait l'ordre de signifier aux princes français que l'Espagne et ses colonies leur étaient interdites. On offrait de les reconduire à la Nouvelle-Orléans. Ils refusè­rent, et partirent pour les îles anglaises des Bahamas, puis pour Halifax et New-York.
Enfin, après une longue négociation avec le gouvernement anglais, les princes furent auto­risés à venir en Angleterre. Ils s'embarquèrent sur le Grantham et arrivèrent à Falmouth, en janvier 1800, après une traversée de vingt-un jours.
Le Duc d'Orléans comprit que le moment était venu de se rapprocher de la branche aînée de sa famille, et il partit pour Londres, précédant ses frères de quelques jours.
Là, le Comte d'Artois et le Duc d'Orléans se virent plusieurs fois ; mais malgré ses efforts, le frère de Louis XVIII ne put déterminer le Duc d'Orléans à s'enrôler sous le drapeau de l'émigra­tion. Il l'engagea à écrire à Louis XVIII, ce que fit immédiatement le Duc d'Orléans. Sa lettre, très simple, très courtoise, ne désavouait aucune de ses idées : Cela déplut au Comte d'Artois qui osa lui conseiller de parler au Roi de « ses erreurs » - ... « Des erreurs, dit le Duc d'Or­léans ? j'ai pu en commettre comme vous-même. Il aurait donc fallu dire nos erreurs, et ce n'eût été ni poli pour les autres, ni noble pour moi-­même. » ...
Louis XVIII était un homme de l'esprit le plus fin. Il répondit à cette lettre sans qu'aucune allu­sion au passé put froisser le Duc d'Orléans. Le Comte d'Artois, cependant, revint à plusieurs reprises à la charge, mais le Duc d'Orléans refusa obstinément de se joindre à l'armée des émigrés qui rêvaient de renverser Bonaparte, premier consul, avec l'aide de Georges Cadoudal en Bretagne. Le duc demanda et obtint, du gouver­nement anglais, d'être transporté sur une frégate à l'île de Minorque.
A peine arrivé dans cette île, on le sollicita encore d'entrer dans l'armée de Condé, qui devait faire sa jonction prochainement avec l'armée anglaise. La victoire des Français à Marengo, en Italie, arrêta tous ces plans (1800).
Le Duc d'Orléans put quitter Mahon sur une corvette napolitaine, et arriver à Barcelone ; mais la méfiance ou la haine que son nom inspirait au cabinet espagnol lui interdit encore d'entrer en Espagne. Il obtint seulement que sa sœur, la Princesse Adélaïde, pourrait quitter la Princesse de Conti en Hongrie, et rejoindre, en Espagne, leur mère, la Duchesse d'Orléans.
Après tant de voyages lointains, tant d'efforts infructueux pour revoir sa mère, le Duc d'Or­léans s'établit avec ses deux frères en Angleterre, aux environs de Londres, à Twickenham, n'ayant pour eux trois qu'un seul serviteur, et se faisant préparer leurs repas par une femme du pays.
La conclusion de la paix d'Amiens amena la dissolution de l'armée dite de Condé ; Louis XVIII avait dû quitter Mittau, et n'avait obtenu de rester quelque temps en Prusse, qu'en prenant le titre de Comte de Lille et en cessant de se qualifier : Roi de France. Les agents royalistes s'agitaient toujours à Paris, mais le Duc d'Orléans se tint sur la plus grande réserve, et son nom ne fût mêlé à aucune conspiration contre le Premier Consul.
Le chevalier de Broval, l'un de ses premiers instituteurs, l'avait rejoint à Twickenham, et aidait les jeunes princes de sa vieille expé­rience. Ceux-ci vivaient très retirés, très modes­tement, et leur existence, pleine de tenue, inspi­rait le plus grand respect à la société anglaise qui critiquait la vie plus légère des autres princes français. Le Duc d'Orléans se plaisait à visiter les monuments publics et les grands établissements industriels en Angleterre et en Écosse : le Duc de Montpensier et le Comte de Beaujolais herbo­risaient et dessinaient, non sans talent. Mais leur santé, à tous deux, avait été très compromise par leur longue captivité dans les prisons de Marseille. Le Duc de Montpensier supporta avec courage une longue agonie, et, atteint d'une maladie de poitrine, il s'éteignit dans les bras de ses frères désolés, le 18 mai 1807, à Christchurch dans le sud de l'Angleterre. En 1829, le Duc d'Orléans put lui faire élever un magnifique tombeau dans 1'église de Westminster à Londres.
Le Comte de Beaujolais était atteint de la même maladie : il le savait, et, malgré les méde­cins qui lui conseillaient de se rendre à Madère, ou au moins à Malte, il ne pouvait se décider à partir, voulant mourir auprès de son frère, et reposer auprès du Duc de Montpensier. Les instances du Duc d'Orléans, qui lui promit de ne pas le quitter, le déterminèrent enfin à se rendre à Malte. La chaleur y devint si forte, qu'après avoir bien supporté tout d'abord le climat de l'île, qui semblait favorable au malade, le Prince re­connut qu'une autre résidence était préférable. Le Duc d'Orléans écrivit au roi de Naples, Fer­dinand IV, pour obtenir la permission de con­duire son frère dans une villa située dans les en­virons du mont Etna. Quand la réponse arriva, le Comte de Beaujolais avait cessé de vivre. Il s'é­teignit à vingt-huit ans, le 29 mai 1808, et fut enterré à Malte avec les plus grands honneurs, dans l'église Saint-Jean, où, en octobre 1843, un superbe mausolée lui fut élevé.
            Comme son frère, le Comte de Beaujolais était ardent patriote : il avait pu prendre part, dans les rangs de l'armée française, aux combats qui repoussèrent l'invasion ennemie en 1792, et il ne pouvait se consoler d'être éloigné de sa chère patrie. Un soir, en 1802, à Londres, il était à l'Opéra. Il apprend que quelques heures plus tard un bâtiment anglais partait pour examiner les préparatifs qui se faisaient au camp de Boulogne. Le prince quitte l'Opéra, obtient de l'Amirauté la permission de monter sur le bâtiment. On a beau lui objecter qu'il risquera sa vie, et inutile­ment, car le bâtiment peut être coulé : « Qu'im­porte, s'écria-t-il ! Au moins j'aurai encore une fois aperçu les rivages de ma chère France que, peut-être, je ne reverrai jamais !... »  Il put heureusement accomplir son projet sans accident.
            Resté seul, le Duc d'Orléans partit pour Mes­sine, où le roi Ferdinand IV lui avait envoyé la réponse la plus affectueuse au sujet du Comte de Beaujolais. Dans sa lettre, le roi lui disait aussi qu'il espérait le voir à Palerme. Le Duc d'Orléans s'y rendit, et ses hautes qualités, le récit de sa vie si bien remplie déjà, firent à la cour la meilleure impression. La cour de Naples avait dû abandon­ner le continent devant les armées françaises, et ne conserver que la Sicile, protégée par les flottes anglaises et napolitaines. Le Roi lui demanda de se rendre en Espagne, avec son fils le prince Léopold, pour le proposer comme régent à la junte de Séville. Ses cousins étaient alors trahis par Napoléon qui cherchait à conquérir l'Es­pagne. Le Duc d'Orléans ne put refuser au Roi, qui venait de lui promettre la main de sa fille, la princesse Marie-Amélie, mais le gouvernement anglais s'opposa à leur débarquement. Le Duc d'Orléans s'embarqua pour l'Angleterre, et ne put même obtenir d'aller voir sa mère, toujours en Espagne. On lui offrit de le reconduire à Naples, mais sans toucher les côtes d'Espagne (janvier 1809). A Portsmouth, il eut la joie de retrouver sa sœur, la princesse Adélaïde, qui arrivait de Gibraltar. Après une séparation de quinze ans, le frère et la sœur se jurèrent de ne plus se quitter. Ils partirent pour Malte d'abord, avec le chevalier de Broval, et la comtesse de Montjoie : en route, ils purent envoyer le chevalier de Broval sur un brick, porter une lettre à leur mère, qui avait quitté Figuières pour s'établir à Port-Mahon, lorsque son habitation avait été bombardée au mois de juin 1808, et que, pour échapper aux bombes, elle avait dû s'enfuir au milieu de la nuit et se réfugier quelques jours à Tarragone.
            Le Duc d'Orléans et Madame Adélaïde restèrent plusieurs mois à Malte, mais le Prince ayant ap­pris que certaines intrigues cherchaient à faire retirer au Roi Ferdinand, et à la Reine Marie Caroline (1) leur parole pour le mariage de leur fille, il se hâta de partir pour Palerme, où, en quelques jours, furent dissipées toutes les préventions contre lui, et ses calomniateurs confondus.
            Vingt-cinq ans plus tard, le roi Louis-Philippe racontait ainsi lui-même comment il avait pu dé­cider la reine Caroline à son mariage (2),
 
                «  J'ai eu, disait-il un soir, en 1834, à un diplomate, M. de Bacourt, beaucoup de peine à arriver en Sicile, quand j'ai voulu m'y rendre pour épouser la Reine. Le Gouvernement anglais ne voulait pas me permettre de faire ce voyage ; j'ai même été ramené de force, sur un bâti­ment anglais qui me prit sur les côtes d'Afrique, et, à mon retour en Angleterre, on me déclara qu'on ne m'en laisserait plus sortir ; plus tard, cependant, on se relâcha de cette rigueur, et, m'étant rendu en Espagne, l'amiral Collinvood consentit à m'envoyer en Sicile, mais il eut soin de me dire : « Vous allez à Palerme, Dieu vous y garde de la reine Caroline ! c'est bien la plus méchante femme qu'il ait jamais créée. »
                « Il est vrai, continua le Roi, qu'elle n'était pas bonne, mais, personnellement, je n'ai eu qu'à me louer d'elle, et je dois lui en savoir doublement gré, puisque j'étais son gendre. Dès que mon arrivée à Palerme lui fut signalée, elle m'attendit sur le perron du palais, et, quand je me présentai, elle me prit par la main, puis, sans m'adresser une seule parole, m'emmena dans son appartement. Là, dans l'embrasure d'une fenêtre, me tenant la tête entre ses mains, elle me regarda longtemps.
            « Je devrais, dit-elle enfin, vous détester, car vous avez combattu contre nous, et néanmoins je me sens du penchant pour vous ; vous venez pour épouser ma fille, eh bien ! je ne serai pas contre vous, mais racontez-moi bien franchement la part que vous avez prise à la Révolution française ; d'avance, je vous pardonne tout, à la condition de tout savoir. »
                « Je fis ma confession entière, et, peu de temps après, j'épousai ma femme. »
 
                La main de la princesse Marie-Amélie lui ayant été officiellement accordée, le Duc d'Orléans ob­tint enfin du gouvernement anglais la permission d'aller chercher sa mère en Espagne, afin qu'elle pût assister à son mariage en Sicile. Il présenta sa sœur à Palerme, à sa nouvelle famille, puis s'embarqua avec elle pour Mahon où ils parvin­rent le 7 septembre 1809. Ils y apprirent que la Duchesse douairière d'Orléans en était déjà partie pour les rejoindre. Celle-ci arriva à Palerme le 15 octobre, et ce fut une grande joie pour le Duc d'Orléans d'être réuni à sa mère, la plus ver­tueuse, la meilleure des Princesses, dont il était séparé depuis tant d'années, et après les vicissi­tudes les plus grandes en Europe, comme dans le Nouveau-Monde. Le Roi et la Reine des Deux-­Siciles entourèrent les Princes et Princesses d'Orléans des plus grands égards, et la Reine rappela à la Duchesse d'Orléans, qu'en 1776, lors de son voyage à Naples, elle était enceinte, et lui avait dit en lui montrant le jeune Duc d'Or­léans (qui portait alors le titre de Duc de Valois) : « S'il plaît à Dieu de me donner une fille, je sou­haite qu'elle soit l'épouse de votre fils »... Son vœu était exaucé. Sa fille, la princesse Marie-­Amélie, qui devait un jour donner, sur le trône de France, le spectacle de toutes les vertus, et mériter jusqu'à la fin de sa vie l'amour et l'affec­tion des Français, avait été élevée par une femme de mérite, Mme d'Ambrosio. Elle lui avait inspiré une piété solide, et en même temps une bienveillance et une tolérance extrêmes, jointes à  une inépuisable charité. C'était à la fois une femme à l'esprit supérieur et d'une grande bonté.
Le contrat de mariage fut signé le 15 novem­bre 1809, et le mariage célébré à Palerme le 25 novembre, dans la chapelle du Palais-Hoya1 (3), où un appartement avait été offert au Duc et à la Duchesse d'Orléans, en attendant que fut res­taurée, agrandie et rendue habitable la rési­dence de Santa-Teresa, qui porte encore aujour­d'hui le nom de Palazzo d'Orléans, et appartient à S.A.R. le Duc d'Aumale.
 
 
(1) La Reine des Deux-Siciles, Marie-Caroline, fille de l'Impératrice d'Allemagne, la grande Marie-Thérèse, avait mis au monde la Prin­cesse Marie-Amélie, le 26 août 1782.
(2) Le Prince de Talleyrand et la Maison d'Orléans, par la comtesse de Mirabeau, chez Calmann Lévy, éditeur.
(3) La Reine des Deux-Siciles, Marie-Caroline, était sœur de la Reine Marie-Antoinette. En 1782, après la naissance de la Princesse Marie-Amélie, une correspondance eut lieu entre les deux sœurs et il se forma une sorte d'accord pour marier un jour la jeune Prin­cesse avec le premier Dauphin, né en 1780, mort en 1789. « Il se trouva loin de Versailles (dit M. Trognon, dans son remarquable vo­lume : Vie de Marie-Amélie, Reine des Français), un cœur pour ressentir, à l'unisson des leurs, la perte qu'ils venaient de faire : Je pleurai beaucoup mon petit-cousin, disait à Claremont la fiancée de sept ans, devenue octogénaire, et elle ajoutait, avec une douce ironie: « Vous voyez que j'avais toujours été destinée à être « Reine de France ... »

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Jean-Pierre Vigineix - dans Livres anciens
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