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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 05:00
Livre du marquis de Flers paru en 1891, E. Dentu éditeur, Librairie de la Société des gens de lettres.
Ceci n'est que le sixième chapitre d'une série de douze.

LE ROI LOUIS-PHILIPPE
VIE ANECDOTIQUE
1773-1850

par le Marquis de Flers
 

CHAPITRE VI
Le Duc d'Orléans en Espagne. - Naissance du Duc de Chartres (septembre 1810). - Avènement de Louis XVIII (avril 1814). - Arrivée du Duc d'Orléans à Paris. - Arrivée en France de la Duchesse d'Orléans et de ses enfants (août 1814). ­Les Cent Jours. - Louis-Philippe à Lille. - Instructions patriotiques du Prince aux commandants de place. - Opinion de Napoléon sur le Duc d'Orléans. - Départ du Prince pour l'Angleterre. - Séjour en Angleterre (1815-1817) ; Retour en France (mars 1817).

            Après seize années d'une existence bien agitée, le Duc d'Orléans jouissait, dans un calme nou­veau pour lui, d'une vie tranquille et heureuse auprès de sa femme qui l'aimait tendrement, et qui allait bientôt le rendre père. Cela ne dura que peu de mois. Pendant son court voyage à Cadix, en 1808, le Duc d'Orléans, avec son futur beau-frère, le prince Léopold, avait montré un véritable coup d'œil politique et exposé devant les Espagnols des connaissances militaires qui l'avaient mis en grande estime auprès des chefs du gouvernement insurrectionnel en Espagne. Ceux-ci envoyèrent le 5 mai, à Palerme, une députation pour lui offrir le commandement en chef de l'armée de Catalogne.
Napoléon, quoiqu'il fût en France au faîte de la puissance et de la gloire, n'était pour l'Europe que l'oppresseur et l'ennemi commun, objet de haine autant que de terreur, tandis que le peuple espagnol, dans la lutte héroïque qu'il soutenait contre lui, était l'objet d'une admiration et d'une sympathie universelles : Sa cause était la cause sacrée de l'indépendance des nations, celle pour laquelle, sous un autre drapeau, le Prince patriote avait, en 1792, combattu dans les armées républi­caines. Là encore, il crut pouvoir et devoir la servir, et il partit pour la Catalogne. Mais ceux qui l'avaient appelé, ne tardèrent pas à l'aban­donner : l’esprit démocratique des Cortès ne vou­lut point des services d'un prince ; s'étant inves­ties elles-mêmes du titre souverain de Majesté, elles craignaient l'ombre de tout pouvoir qui eût pu rivaliser avec le leur ; le Duc d'Orléans revint vers la fin d'octobre à Palerme. En y ar­rivant, le Duc d'Orléans eut la joie d'apprendre la naissance de son fils aîné, Ferdinand-Philippe, Duc de Chartres. Le roi Ferdinand IV et la Du­chesse douairière d'Orléans furent son parrain et sa marraine.
Reconquérir le royaume de Naples sur Murat, telle était la pensée constante du Roi Ferdi­nand IV et de la Reine Marie-Caroline. Mais celle-ci, maladroite politique, ne conseillait au souverain que des mesures pouvant exciter la colère et la jalousie des Siciliens et le mécon­tentement des Anglais. Personne n'écoutait les avis très sages du Duc d'Orléans ; des impôts vexatoires furent créés, et l'Angleterre ayant appris que pour se débarrasser de la flotte an­glaise, Marie-Caroline cherchait à négocier, soit avec Murat, soit même avec Napoléon, exigea son exil. La Reine partit le 15 juin 1813. Le Duc et la Duchesse d'Orléans, retirés à la campagne, voyaient se réaliser leurs tristes prévisions. Ils montrèrent beaucoup de prudence et un grand tact, placés entre leur attachement pour la Si­cile, et leurs devoirs envers Leurs Majestés Sici­liennes.
Tout à coup, le 23 avril 1814, le vaisseau an­glais l’Aboukir arrive avec des dépêches qui an­noncent l'abdication de Napoléon, et à Paris, la proclamation de Louis XVIII, Roi de France. Le Duc d'Orléans entre brusquement chez la Duchesse en criant : « Bonaparte est fini ! Louis XVIII est rétabli ; je peux partir pour Paris, un bâtiment est mis pour cela à ma disposition !... » Après être allé au palais des Colli, annoncer la grande nou­velle au Roi Ferdinand IV, qui montra une joie excessive, le Duc d'Orléans quitta Palerme à la fin d'avril.
            Arrivé à Paris, le 18 mai, le Prince se logea dans un hôtel de la rue Grange-Batelière jusqu'à ce que les appartements que le Roi avait ordonné de lui préparer au Palais-Royal, fussent prêts. Ce palais était dans un état de délabrement et de dégradation difficile à décrire : il avait servi, pen­dant tout l'Empire, de dépôt, pour les objets d'ameublement que le gouvernement commandait aux fabriques de Paris dépourvues d'ouvrage. Le Prince ne put résister, dès son arrivée, au désir de revoir la demeure de ses ancêtres, qui lui rappelait tant de souvenirs, et qu'il avait quittée à la fin de 1792. Sans prendre le temps de se reposer, il traverse la rue de Richelieu, pénètre par le passage Beaujolais dans le jardin où il se promène avec joie. Après avoir fait le tour des galeries du Palais-Royal, il entre par la cour des Colonnes et, s'adressant au suisse, encore revêtu de la livrée impériale, il ne se nomme point et peut, non sans peine, franchir le seuil de son palais. Quel ne fut pas l'étonnement du suisse, quand il vit le Duc d'Orléans, en proie à une vive émotion, tomber à genoux et baiser les marches du grand escalier... Le lendemain, le Duc d'Or­léans portait ses félicitations et son loyal hom­mage au Roi Louis XVIII. Le Roi le reçut avec bienveillance en lui disant : « Il y a vingt-cinq ans vous étiez lieutenant-général ; vous l'êtes en­core »... L'ordonnanceavait été signée le 15 mai.
Au mois de juillet 1814, le Prince, accompa­gné du baron Atthalin, et du comte de Sainte-Aldegonde, qu'il avait attachés à sa personne en qualité d'aides de camp, arrivait à Palerme. Il s'était embarqué sur le vaisseau de ligne fran­çais La Ville de Marseille. Le 27 juillet, la Du­chesse d'Orléans avec son jeune fils, le Duc de Chartres, et ses filles, la Princesse Louise (1) et la Princesse Marie (2), montait à bord du bâtiment, saluée par les acclamations et les vœux du peuple, qui conserva toujours fidèlement son souvenir. Son état de grossesse avancée (elle devait mettre au monde, le 25 octobre suivant, le Duc de Ne­mours) lui commandait de voyager, autant que possible, par eau. Le Duc et la Duchesse d'Orléans remontèrent le Rhône jusqu'à Arles, s'arrêtant successivement à Avignon, Valence, Vienne et arrivèrent à Lyon, le 4 septembre, où ils furent reçus par le maréchal Augereau. Le 9, ils s'em­barquèrent sur la Saône, qu'on quitta à Châlons, pour achever à petites journées le voyage par terre, jusqu'à Paris.
L'accueil le plus gracieux fut fait à la Duchesse d'Orléans par Louis XVIII, et toute la cour ap­prenant bientôt à la connaître dans ses réceptions au Palais-RoyaI, rendit un public hommage à sa parfaite bienveillance et à la haute dignité de ses manières. Une année n'était pas écoulée que le retour de Napoléon, de l'île d'Elbe, allait remettre en question l'avenir de la Maison de Bourbon.
Il n'est pas dans notre sujet de retracer ici par quel enchaînement de fautes le gouverne­ment de Louis XVIII rendit si facile le débarque­ment de Napoléon à Fréjus, et sa marche triom­phale jusqu'à Paris où il arriva le 20 mars, sans qu'il fût possible de lui opposer la moindre troupe. Le 5 mars dans la soirée, le Duc d'Orléans avait été précipitamment et mystérieusement mandé au château des Tuileries, par le Roi, qui lui ap­prit le débarquement de Bonaparte, et lui donna l'ordre de partir le 6 pour Lyon, afin d'y orga­niser la résistance avec le Comte d'Artois, frère du Roi. Le Duc d'Orléans obéit ; mais quand il fut démontré aux deux princes que toute résis­tance était impossible, le Duc d'Orléans revint à Paris le 12, déclarer au Roi qu'il était prêt à le servir ailleurs, et à partager sa bonne comme sa mauvaise fortune. Pressentant que la situation deviendrait de plus en plus grave, il fit secrète­ment partir sa famille pour l'Angleterre. Dé­barquée à Londres, après une rude traversée, et la princesse Louise étant gravement malade, la Duchesse d'Orléans ne revit son mari que le 3 avril, après que le Roi se fut établi en Bel­gique. Le 16 mars, le Duc d'Orléans assista au Conseil tenu pour décider de quel côté se di­rigerait Louis XVIII, et il combattit fortement l'avis de ceux qui voulaient que le Roi se retirât derrière la Loire. Nommé au commandement en chef de l'armée du Nord, le Duc d'Orléans, ac­compagné du maréchal Mortier, duc de Trévise, son ancien compagnon d'armes en 1792, visita les places de Cambrai, Douai et Lille. Le 20 mars, le prince envoya à tous les commandants des places du ressort de son commandement les instruc­tions suivantes : « Faire céder toute opinion au cri pressant de la patrie ; éviter les horreurs de la guerre civile ; se rallier autour du Roi Louis XVIII et de la Charte constitutionnelle, et surtout n'ad­mettre, sous aucun prétexte dans nos places, des troupes étrangères. »  Enfin, dans une dernière proclamation, il déclarait que « Quelles que fus­sent les dissensions intérieures qui pussent dé­chirer la patrie, il concourrait avec elle, de tout son pouvoir, à la défense des places contre les étrangers, s'ils tentaient de s'en emparer ou de s'y introduire d'une manière quelconque. »
On rapporte qu'en lisant ces documents, Napo­léon fut surpris et dit : « Je ne croyais pas de tels sentiments au Duc d'Orléans. Après tout, lui, du moins, n'a jamais porté les armes contre sa pa­trie. »
Le Duc d'Orléans, averti de l'entrée de Napo­léon à Paris, se rendit néanmoins à Valenciennes le 21, et retourna à Lille pour y recevoir le Roi le 22. Sur l'avis du maréchal Mortier, Louis XVIII crut prudent de quitter Lille sans tarder. Le 23 mars, à trois heures, il fit ses adieux au Duc d'Orléans et au maréchal sans leur laisser aucune instruction. « Faites tout ce que vous jugerez bon de faire !... » tels furent ses derniers mots. Le Duc d'Orléans se démit de son commandement, en écrivant au maréchal une lettre empreinte d'un tel patriotisme, que Napoléon ne put s'em­pêcher de dire : « … Cette lettre à Mortier fait honneur au Duc d'Orléans ; celui-là a toujours eu l'âme, française... »
Le Duc d'Orléans prit congé de ses aides de camp en leur disant : « Allez reprendre la co­carde nationale, je m'honore de l'avoir portée, et je voudrais pouvoir la porter encore… »  Puis, accompagné de la princesse Adélaïde, sa sœur, il rejoignit sa famille en Angleterre. Dès le 2 mai, on alla à Richmond, puis, peu après, à Twicken­ham, où le Duc et la Duchesse d'Orléans et leur famille passèrent deux ans. Tout d'abord, ils éprouvèrent une vive émotion à la nouvelle de la bataille de Waterloo (18 juin 1815) et devant la joie bruyante du peuple anglais, ils se tinrent à l'écart.
Le parti de l'émigration reprochait au Duc d'Orléans de ne pas s'être rendu à Gand auprès de Louis XVIII. Le Prince, pressentant quelle réaction violente allait avoir lieu à Paris, y passa seul le mois d'août, puis revint en Angleterre auprès des siens. Quand l'esprit de modération prévalut dans les Conseils du Roi, en 1810, le Duc d'Orléans se disposa à rentrer dans son pays, et à faire cesser un exil qui n'était que volon­taire, quoique l'on ait prétendu à tort le contraire.
Au commencement de 1817, il échangea les écuries de Chartres contre le château de Neuilly qui était entré dans le domaine de la Couronne. La Duchesse d'Orléans et ses enfants arrivèrent le 15 août au Palais-Royal et s'installèrent peu après à Neuilly, dont le magnifique jardin et les beaux ombrages plurent beaucoup à la Princesse. Elle était alors, enceinte, et le 3 juin 1817, y mit au monde, une fille, Madame la Princesse Clé­mentine (qui devait épouser plus tard le Duc de Saxe-Gobourg et Gotha). Au mois de mai 1818, la mort d'une enfant, née en Angleterre en 1816, la petite princesse Françoise, lui fit connaître une douleur ignorée jusqu'alors. La naissance du Prince de Joinville, le 14 août 1818, fut pour la Duchesse d'Orléans une compensation que lui envoya la Providence.
 
(1) Née le 3 avril 1812 ; elle épousa Léopold Ier, Roi des Belges, et mourut le 11 octobre 1850.
(2) Née le 12 avril 1813 ; elle épousa le Duc Alexandre de Wur­temberg et mourut le 2 janvier 1839.
 
 

 
 

 
 

 

 

 
 

 
 

 
 

 
 

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Jean-Pierre Vigineix - dans Livres anciens
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