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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 05:12
Livre du marquis de Flers paru en 1891, E. Dentu éditeur, Librairie de la Société des gens de lettres.
Ceci n'est que le neuvième chapitre d'une série de douze.

Première partie (début)

LE ROI LOUIS-PHILIPPE
VIE ANECDOTIQUE
1773-1850

par le Marquis de Flers
 

CHAPITRE IX

Ce que fut le Gouvernement de Juillet. - Le Roi et le minis­tère Casimir Périer. - La vie intime du Roi. - Il visite les travaux du Louvre et des Tuileries. - Le Roi au Conseil. Le Roi au Palais de Versailles. - Un tableau du Duc de Nemours. - Les manufactures de Sèvres et des Gobelins. ­Rapports du Roi avec l'Académie française et la littérature. - Bontés du Roi envers la Comédie-Française. - Les con­certs aux Tuileries. - Les soirées au Palais. - Les veilles du Roi. - Opinion de Victor Hugo. - Anecdote sur la détention de la Duchesse de Berry.- Anecdote du courrier de poste. ­Anecdotes : Louis-Philippe et le gamin de Neuilly. - Au bal : le domestique infidèle. - Bienfaisance de la Reine Marie Amélie. - Le marchand de vin de Bordeaux. - Visite à Eu de la Reine d'Angleterre. - Souvenirs de la jeunesse de Louis-Philippe. - Le Roi Louis-Philippe à Windsor. - Un accident à Eu.

 

Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de retracer combien la France fut grande et pros­père pendant les dix-huit années que dura la Monarchie de Juillet. Rappelons seulement que sous ce gouvernement, la France fit la conquête de l'Algérie, où fut formée notre brave armée qui, six années après la révolution de février, combattit glorieusement en Crimée ; le royaume de Belgique fut fondé malgré la mauvaise humeur de la plupart des puissances, et principale­ment de la Prusse, qui recula devant le langage énergique tenu alors par le ministère français : la Turquie fut soustraite à la protection exclu­sive de la Russie; l'Égypte, redevable de son indépendance uniquement à la France, se cons­titua sous le gouvernement d'une vice-royauté héréditaire ; Paris reçut enfin des fortifications, les forces militaires du pays furent considé­rablement accrues, et en 1840, au moment où M. Thiers, alors ministre, allait témérairement entraîner la France dans une guerre européenne, ce fut le Roi qui, se séparant de son ministre, évita à la France, par sa sagesse et sa haute pru­dence, les dangers d'une guerre européenne.

Et cependant on ne savait pas gré alors au Roi du bon sens qu'il montrait et de l'intelligence avec laquelle il faisait prévaloir sa volonté.

Ces formules idiotes : la paix à tout prix ­– l’abaissement continu - la halte dans la boue ; partaient d'un bureau quelconque de journal chargé de tenir lieu d'esprit à une multitude d'imbéciles. Comme on l'a dit si justement, « nous savons aujourd'hui à quoi nous en tenir sur les divers prix de la paix, les divers degrés d'abais­sement et les diverses épaisseurs de boue ! Quelle solidité de bon sens ne fallut-il pas, quel instinct des véritables intérêts du pays, pour ré­sister à une impulsion redoublée, chaque matin, par les rumeurs de la rue, par les épigrammes des salons, par les provocations de la tribune, par les rodomontades de la presse ! Quelle sagacité, pour distinguer ce qu'il y avait de révolution­naire dans ces explosions d'un prétendu patrio­tisme, pour deviner que cette furieuse envie de rendre à la France son lustre, cachait le désir, non moins vif, d'ôter au Roi sa couronne ? » (1)…  

Le comte de Nesselrode n'avait-il pas raison, au moment même où la Monarchie s'écroulait (le 24 février 1848), de s'exprimer ainsi dans une dépêche diplomatique adressée à Lord Palmerston :

 

« La France aura gagné à la paix plus que ne lui aurait donné la guerre. Elle se verra environnée de tous côtés par un rempart d'États constitutionnels, organisés sur le modèle français, vivant de son esprit, agissant sous son influence... »

 

C'était véritablement cette politique persévé­rante et généreuse, ennemie des excès révolution­naires et amie des évolutions libérales, qui, sous la direction du Roi Louis-Philippe, contribua puissamment au bonheur de la France.

Les adversaires les plus avérés de la monarchie de Juillet l'ont loyalement reconnu depuis. Un écrivain légitimiste des plus distingués, le vicomte Armand de Pontmartin, raconte qu'au temps du tyran Louis-Philippe on aimait à se moquer du Roi sortant avec son parapluie.

... « Qu'y avait-il donc sous ce parapluie ? moi qui n'étais pas de la paroisse, au contraire !... je puis l'avouer, à présent que nos passions sont apaisées, et que, pour être conséquents, nous sommes forcés de nous contredire. Il y avait l'équilibre des pouvoirs ? le respect des libertés et des lois, les vraies conditions de la Monarchie constitutionnelle et du gouvernement au grand jour ; il y avait la sagesse d'un souverain mûri par l'adversité, instruit par l'expérience, admira­blement renseigné sur tous les détails de la poli­tique extérieure et des chancelleries européennes, se débattant contre une situation fausse qui affaiblissait son autorité, au moment où elle lui devenait le plus nécessaire, et l’obligeait de garder l'étiquette révolutionnaire en combattant la ré­volution. Il y avait tout ce qui nous a manqué depuis sa chute : l'allègement graduel de l'impôt du sang, la juste proportion entre les dépenses et les recettes, l'influence assurée aux plus capables, l'exercice des droits, mesuré d'après la faculté de les exercer en connaissance de cause, les ga­ranties données à l'ordre, à l'industrie, au com­merce, à l'agriculture, aux finances publiques, aux fortunes privées. Il y avait enfin l'émouvant spectacle d'un roi, servant de point de mire à tous les artistes en assassinat, se demandant, à chacune de ses sorties, s'il ne sera pas fusillé à bout portant par Barbès ou par Alibaud, par Darmès ou par Meunier, par Lecomte : singulier aveuglement du régicide refusant de comprendre que la mort tragique d’un roi entouré d'une si belle famille était le plus sûr moyen de fonder sa dynastie !...

Un trait peu connu du Roi Louis-Philippe montrera combien ce Prince faisait passer l'intérêt de l'État avant son intérêt personnel.

           Au mois de décembre 1830, M. Lafitte, président du Conseil, avait, d'accord avec tous les ministres, déposé à la Chambre des députés un projet de loi concernant la liste civile du nouveau Roi qui devait être fixée à 18 millions. Ce projet reconnaissant le principe de l’apanage des Ducs d'Orléans, en attribuait la jouissance à l’héritier du trône quand il aurait atteint dix-huit ans, et fixait des dotations pour les autres princes et princesses de la famille royale. Cette disposition donnait, par le fait, au Prince Royal, un revenu de deux millions, en économisant au Trésor toute dotation pour l'héritier présomptif. Aucun président du Conseil n'était plus apte que M. Laffite à le faire voter, grâce à ses nombreuse relations avec les députés de la gauche. S'il n'était plus ministre, la situation changeait. Le Roi le savait ; mais lorsqu'il vit M. Lafitte avoir avec la gauche une politique de concession et de faiblesse qui nuisait au Gouvernement, il n'hésita pas à rassurer le parti conservateur en formant le cabinet où Casimir Périer montra une énergie et une intelligence si, remarquables. Le nouveau ministère crut devoir, avec le consente­ment du Roi réduire de 18 millions à 12 la liste civile du Souverain, écarta le principe de l'apa­nage pour le Prince Royal, et rendit les dotations éventuelles.

Casimir Périer eut, pendant tout son ministère, l'appui ferme et constant du Roi, qui, en véritable Souverain constitutionnel, le soutint, même lors­que ses sentiments étaient blessés, comme lors­que le cabinet le força de sanctionner la loi qui bannissait les membres de la branche aînée de la Maison de Bourbon. Pendant tout son règne, pas un jour, pas une heure, le Roi n'eut d'autre souci que le bien de l'État, négligeant toujours ce qui pouvait le toucher personnellement.

A peine monté sur ce trône qu'il n'avait jamais ambitionné, le Roi ne changea rien à sa vie de fa­mille, et ne modifia ni ses goûts, ni ses habitudes.

Levé à huit heures, il lisait d'abord ses lettres et expédiait les affaires les plus urgentes. Puis à neuf heures, dans son cabinet de toilette, la Reine et ses enfants venaient le retrouver. Pendant que le Roi se rasait lui-même, la conversation était gaie, pleine d'abandon, et il se plaisait à répondre aux questions de ses plus jeunes enfants. Il prenait un soin minutieux de ses dents qu'il avait fort belles. A dix heures, le Roi déjeu­nait sobrement, puis il allait visiter les travaux de maçonnerie que l'on exécutait presque cons­tamment au Palais des Tuileries ou au Louvre. Souvent ses habits étaient couverts de plâtre, car il aimait à s'entretenir avec les ouvriers qui, en exécutant ses ordres, ne se doutaient presque jamais qu'ils parlaient au Roi. On reprochait à Louis-Philippe, dans son entourage, de trop aimer la truelle. - « C'est vrai, disait le Roi à son ministre et ami, le comte de Monta­livet, mais je suis en trop bonne compagnie pour ne pas en prendre mon parti. Saint Louis, François Ier, Henri IV, Louis XIV et Napoléon ont aussi beaucoup aimé la truelle. Qui le sait mieux que moi ? ma truelle, à moi, qu'on fait si infatigable et si prodigue, est insuffisante à restaurer tous les monuments élevés par eux. D'ailleurs, ajoutait-il, c'est un beau défaut pour un Prince que d'aimer à bâtir ; s'il est par là condamné aux quolibets des hommes de loisir, il en est bien consolé par les bénédictions de tous ceux qui travaillent !... »

Ces excursions du Roi se terminaient vers midi, heure à laquelle se tenait le Conseil des ministres. Le Roi y assistait toujours et laissait se développer librement devant lui les opinions les plus contra­dictoires. Louis-Philippe était un de ces souve­rains qui veulent tout savoir, tout connaître, afin de se bien rendre compte de l'état du pays. Un jour M. Thiers, à la fin d'une discussion, disait devant lui : « On ne me trompera pas, Sire, car je suis bien fin... - Soit, répliqua le Roi, mais je le suis plus que vous, car je ne le dis pas ».. Pendant le Conseil des ministres, tout en écoutant attentivement, Louis-Philippe dessinait à la plume, sur une feuille de papier, des figures de fantaisie, qui souvent étaient fort bien faites. Le jour de la tentative d'assassinat d'Alibaud, le Roi avait dessiné un groupe d'oiseaux aquatiques que l'on se disputa après la séance, car ces croquis étaient très recherchés par les ministres, sans que leur auteur se soit jamais douté de la valeur qu'on y attachait.

Après le Conseil, le Roi signait des ordon­nances, examinait quelques affaires, ou se livrait à sa correspondance intime; puis, vers quatre heures, il retournait visiter ses travaux des Tuileries, du Louvre, et, quelques années plus tard, du Palais de Versailles qu'il faisait restaurer magnifiquement (2). Pendant les cinq ou six mois que le Roi passait aux Tuileries, c'était au Louvre qu'il se rendait principalement. Il avait fait établir un salon, avec tous les objets du temps de Henri IV que l'on avait pu retrouver ; car il professait un culte profond pour le Béarnais. Souvent il s'approchait des peintres pendant qu'ils travaillaient. MM. Alaux, Court, Delacroix, Horace Vernet, Couder, recueillaient avec soin les observations toujours justes du Souverain. Il n'oubliait pas qu'en 1793 il avait été professeur de dessin au collège de Reichenau. Un jour, au grand désespoir de M. Couder, il lui fit recom­mencer un tableau pour les galeries de Versailles; représentant la fête de la Fédération en 1790, parce qu'il n'était pas exactement reproduit d'après ses souvenirs, et paya 25 000 francs pour ce travail : « C'est une rature un peu cher, dit-il, mais je la dois à l'histoire ».

Voici comment il s'exprimait devant le comte de Montalivet sur ce tableau de la fête de la Fédération :

« C'est une belle peinture, disait-il au peintre, M. Couder, mais ce n'est point la Fédération de 1790. Vous vous êtes trompé d'époque, monsieur Couder ; en 90, la minorité n'était pas encore devenue maîtresse de la Révolution. Le désordre était sur le second plan, pourquoi l'avoir mis au premier ? tous ces gens-là sem­blent vouloir escalader le trône ou ébranler l'autel de la patrie ; ils ne le feront que trop tôt. Où sont les 130 000 acteurs de cette grande scène, députations accourues des divers points du territoire ? Où est cette acclamation solennelle d'une grande force organisée, qui était alors plus nationale que révolutionnaire ? j'y étais, monsieur Couder ; j'ai vu tout ce que je viens de vous rappeler ; cela vaut mieux que cette journée de près ou de loin. Voilà la vérité de votre sujet, abordez-le franchement, et recommencez votre tableau. »…

Le Roi Louis-Philippe tenait essentiellement à ce que les œuvres d'art exécutées sous son règne fussent une exacte reproduction de la vérité his­torique. Cette anecdote prouve qu'il faisait pour cela tous les sacrifices nécessaires.

Une autre fois, au Palais de Versailles, un peintre lui soumet le projet de décoration d'une salle destinée à perpétuer le souvenir de son gou­vernement. Le Roi lui écrivit : «  …Vos renom­mées sont trop grandes : quelles dimensions réservez-vous à celles de Marengo et d'Auster­litz ? Restons ce que nous sommes. Nous n'en paraîtrons pas plus petits. Représentez l'agriculture, le commerce, l'industrie et les arts protégés ; montrez la paix se reposant sur l'épée de la France, en face de la Loi, domi­nant toutes les situations, même la mienne, et j'ose croire que la postérité reconnaîtra les principaux traits de mon règne. »

C'était là un digne et beau langage. Nous avons vu, hélas ! depuis, d'autres gouvernements élever des statues disproportionnées, entourées de renommées tapageuses : œuvres vides et vaines, que la postérité ne reconnaîtra pas...

Ce Prince, qu'on a si injustement accusé de parcimonie, paya 23 millions et demi, sur sa liste civile, pour la restauration du Palais de Versailles. Il surveilla et dirigea tout lui-même. Comme on lui faisait observer qu'il serait impolitique de consacrer des salles aux souvenirs glorieux de la Restauration, avec les portraits de Louis XVIII et Charles X. - « Non, répondit Louis-Philippe, je ne reculerai pas devant la passion populaire, et je la ferai taire en la bravant. Tout ce qui est honorable pour la France, doit être honoré !... »

La haute impartialité du Roi eut raison de la passion ; les salles furent ouvertes, et l'unanime applaudissement du pays, à la vue du magnifique palais de Louis XIV, sauvé de la destruction et de la ruine, donna pleinement raison à Louis-­Philippe : l'appel fait par la royauté à l'apaise­ment des passions avait été entendu et compris.

         Le Roi remarqua, à l'Exposition annuelle de peinture, une aquarelle signée d'un nom inconnu, représentant un combat en Afrique. L'exécution était bonne, et l'engagement avec les Arabes était rendu avec tant de vérité, que l'œuvre plût beaucoup au Roi qui fit manifester à l'auteur son désir de l'acquérir. Quelle fut sa surprise et sa satisfaction quand on lui nomma le Duc de Ne­mours, soldat de la glorieuse campagne de Cons­tantine, devenu le peintre de l'un de ses épi­sodes. Le tableau fut placé dans le cabinet du Roi. Il fut détruit, comme tant d'autres objets précieux, le 24 février 1848, au pillage des Tuileries (3).

Non seulement Louis-Philippe donnait aux artistes d'importantes commandes, mais, après un rapport annuel, plusieurs d'entre eux durent la croix de la Légion d'honneur à l'intervention personnelle du Roi, et des subventions même furent accordées, sur la liste civile, aux moins fortunés.

Les manufactures de porcelaine de Sèvres, des tapisseries des Gobelins et de Beauvais furent réorganisées avec soin. Le Roi trouva, à la tête de la manufacture de Sèvres, M. Brongniart, l'ami de Cuvier, qui, depuis 1801, dirigeait la manu­facture, où il avait été placé par le premier Consul. Il l'appelait souvent, pour s'entretenir avec lui des moyens de rendre à la manufacture son ancien éclat.

Le Roi, qui était un charmant causeur, aimait à s'entourer d'hommes d'esprit : le comte Molé, qui avait beaucoup vu et vécu à la cour de Napoléon, était un de ceux avec lesquels il s'entretenait volontiers. Quelque temps après la Révolution de Juillet, Louis-Philippe était bien aise de n'avoir plus à subir ces familiarités, ces rudesses, ces rugosités révolutionnaires, démocratiques ou bourgeoises qui, l'a si bien dit A. de Pont­martin, furent probablement le cilice des pre­mières années de son règne. Avec M. Molé, il était sûr de n'avoir pas à entendre comme le bruit des clous d'un soulier ferré : - «  Sire, lui dit un jour le président de la Chambre, M. Dupin, nous ne serons jamais d'accord sur cette ques­tion ! - Je le pensais, monsieur Dupin, mais je n'aurais jamais osé vous le dire… ».

Le gouvernement royal avait les vues les plus hautes en matière religieuse. Si, par une déplo­rable faiblesse des autorités préfectorales, il n'a­vait pu empêcher les excès à Saint-Germain-­l'Auxerrois et à l'Archevêché, en 1831, il voulait que la liberté des cultes fut entière, et M. Guizot déclarait que la première condition pour cela était qu'aucun culte ne fût insulté. Le Duc de Broglie, ministre de l'Instruction publique et des Cultes, évitait avec beaucoup de clairvoyance, par sa modération, les embarras ou les périls de conflits que l'impatience de certains ministres aurait amenés. Il détournait le Roi de s'enferrer dans quelques-unes de ces querelles théologiques où, disait-il : « On ne tarde pas à avoir, contre soi, toutes les bonnes âmes, pour soi, tous les vauriens ». -  « Vous avez bien raison, lui ré­ pondait le Roi ; il ne faut jamais mettre le doigt dans les affaires de l'Église, car on ne l'en  retire pas : il y reste. »… .

Louis-Philippe aimait les lettres, et un des premiers actes de son règne fut d'assurer, sur sa cassette personnelle, une pension aux descen­dants de Corneille : l'Académie française fut chargée de ce soin. Grâce aux bontés du Roi, le républicain Fontan eut ses derniers jours assu­rés, et Charles Nodier put éviter de vendre sa bibliothèque, dont il allait se séparer avec déses­poir. On pourra juger à quel point le Roi favorisa les arts, les lettres et l'industrie, quand on saura que pendant tout son règne, Louis-Philippe al­loua aux musées, aux manufactures royales, au service du mobilier de la Couronne, aux haras, et aux bibliothèques une somme de cinquante millions 868 000 francs, soit en moyenne à peu près trois millions par an.

Ce Prince s'intéressa beaucoup aussi à l'art dramatique et musical : la musique de Grétry, qui avait charmé sa jeunesse, était celle qu'il pré­férait. Ce fut sur son conseil qu'Adam orchestra, selon le goût du jour, Grétry, Richard Cœur de Lion. On le remonta tout exprès pour le Roi, et l’opéra fut joué d’abord au palais de Fontainebleau ; deux ans après, le Déserteur, de Monsigny, était exécuté à Saint-Cloud et aux Tuileries. Il faisait aussi souvent venir aux Tuileries ou à Saint-Cloud les artistes de la Comédie-Française. Celle-ci avait beaucoup de dettes, mais le Roi était son principal créancier, et il lui remit successivement pour 324 000 francs de loyers ; presque mourant, en 1850, il lui faisait encore une nouvelle remise de 124 000 francs. « La Comédie-Française, disait le Roi, est l’orgueil de notre pays ; l'Opéra n’en est que la vanité ». M. Auber venait souvent le mardi aux Tuileries, diriger des concerts qui charmaient Louis-Philippe. Adam, mandé au palais, joua souvent, devant le Roi, qui y prenait un plaisir infini, des morceaux d'Armide, de Gluck, et la célèbre romance de Martini : Plaisirs d’amour. L’auditoire se composait uniquement de la famille royale et de la maison du Roi et de la Reine. On choisissait les vingt-quatre meilleurs élèves du Conservatoire qui chantaient, devant le Roi et Madame  Adélaïde, sa sœur, les œuvres contemporaines de leur jeunesse. Le programme en était toujours arrêté par Madame Adélaïde.

Pour terminer ce tableau de la vie ordinaire du Roi, nous dirons que souvent, en sortant de ses visites aux artistes, Louis-Philippe jetait un regard mélancolique sur la place du Louvre, se rappelant, avec regret, le temps où il parcourait seul les rues de Paris, son parapluie sous le bras, parapluie qu'on a tellement et si injustement tourné en ridicule. Un soir, ayant entendu un de ses aides de camp reprocher à un capitaine de la garde nationale de s'asseoir crotté à la table royale : « Ne lui faites donc pas de repro­ches, il est bien heureux de pouvoir se crotter ainsi... ». Les jours ordinaires, la Reine s'as­seyait seule à table, avec ses enfants et Madame Adélaïde, quand venait l'heure du dîner, car le Roi n'arrivait souvent qu'au milieu du repas. Chaque soir, hors le mardi et le vendredi ré­servés à l'intimité de la famille, les salons des Tuileries s'ouvraient aux ambassadeurs, aux pairs de France, aux députés et à tous les fonction­naires d'un rang élevé. De huit heures à dix heures et demie, le Roi était facilement acces­sible, se plaisant dans les conversations sérieuses et utiles, ayant lui-même une conversation pleine de savoir et d'abandon. Louis-Philippe avait beau­coup vu, il contait bien, et aimait à conter. Lorsqu'un étranger de distinction venait au Pa­lais, le Roi, qui parlait plusieurs langues avec une extrême facilité, lui adressait la parole dans son idiome natal, et il le faisait de manière à sé­duire ceux qui étaient les moins bienveillants.

Vers dix heures et demie, onze heures au plus tard, le Roi retournait dans son cabinet, et, dans l'isolement des premières heures de la nuit, exa­minait les affaires les plus importantes qui lui étaient soumises. Souvent la Reine venait l'arra­cher à ses travaux, et, vers une heure ou deux heures du matin, il se décidait enfin à aller pren­dre quelques heures de sommeil, pour recom­mencer le lendemain sa vie laborieuse.

Louis-Philippe avait des mœurs austères; ja­mais ses ennemis les plus acharnés ne purent attaquer sa vie privée. Doux et bon avec ses ser­viteurs, il tenait à ce qu'ils s'acquittassent exacte­ment de leur tâche. Il exigeait une régularité ponctuelle, beaucoup d'ordre et de propreté. En­freindre ces règles, c'était s'exposer à des re­proches, d'autant plus pénibles qu'ils étaient adressés avec mesure. Ses adversaires eux-mêmes lui ont rendu justice. Victor Hugo, dans un ma­gnifique portrait de ce Roi honnête homme (4) dé­clare qu'il était bon parfois jusqu'à être admi­rable…

« Souvent, au milieu des plus graves soucis, après une journée de lutte contre toute la di­plomatie du continent, il rentrait le soir dans son appartement, et là, que faisait-il ? il prenait un dossier, et il passait la nuit à réviser un procès criminel, trouvant que c'était quelque chose de tenir tête à l'Europe, mais que c'était une plus grande affaire encore que d'arracher un homme au bourreau. Il s'opiniâtrait contre son garde des sceaux; il disputait pied à pied le terrain de la guillotine aux procureurs gé­néraux, ces bavards de la loi, comme il les ap­pelait. Quelquefois les dossiers empilés cou­vraient sa table, il les examinait tous ; c'était une angoisse pour lui d'abandonner ces misérables têtes condamnées. Un jour il disait à un de ses ministres : « Cette nuit j'en ai gagné sept... Pendant les premières années de son règne, la peine de mort fut comme abolie, et l'échafaud relevé fut une violence faite au Roi… Après la machine de Fieschi il s'écriait : « Quel dommage que je n'aie pas été blessé ! j'aurais pu faire grâce ». Une autre fois, faisant allu­sion aux résistances de ses ministres, il écri­vait, à propos d'un condamné politique... « Sa grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir ». Louis-Philippe était doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.

 

(1) Derniers Samedis, par A. de Pontmartin.

(2) La restauration du Palais de Versailles, commencée en 1833, fut achevée en 1837, et l'inauguration eut lieu à l'occasion du mariage du Duc d'Orléans.

(3) Rappelons que les dévastations qui eurent lieu dans le domaine privé de Louis-Philippe, le 24 février 1848, s'élevèrent, pour les bâtiments, objets d'art, bibliothèques, mobilier, écuries et caves, au chiffre total de 6 938 051 francs.

(4) Les Misérables, par Victor Hugo.


à suivre

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Jean-Pierre Vigineix - dans Livres anciens
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