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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 01:40


Livre du marquis de Flers paru en 1891, E. Dentu éditeur, Librairie de la Société des gens de lettres.
Ceci n'est que le neuvième chapitre d'une série de douze.

Deuxième partie


LE ROI LOUIS-PHILIPPE
VIE ANECDOTIQUE
1773-1850

par le Marquis de Flers
 

 

A l'appui de cette appréciation de Victor Hugo, nous rappellerons l'anecdote suivante :

Non seulement le Roi avait largement étendu le droit de grâce, mais lorsqu'il devait sanctionner les arrêts de la justice, il soumettait encore sa conscience à une dernière épreuve. Le comte de Montalivet raconte (5) qu'étant entré dans le cabinet du Roi à une heure avancée de la nuit, il le vit penché sur un cahier dont plusieurs pages étaient déjà chargées de son écriture. Il ne put s'empêcher d'adresser au Roi une question respectueuse, croyant que le Prince écrivait ses Mémoires :

« Mon Dieu, non ! me dit-il, vous me trouvez occupé d'un travail bien plus triste ; sur ce cahier que vous voyez, j'enregistre les noms des criminels condamnés à la peine de mort, de ceux que mon droit de grâce n'a pu protéger contre le cri de ma conscience ou les décisions de mon cabinet. J'y inscris le fait, les circons­tances principales, les avis divers des magistrats, l'opinion de mon Conseil quand il a délibéré. J'y expose les motifs impérieux qui ne m'ont pas permis de faire grâce, chaque fois que ma prérogative laisse à la justice son libre cours. J'ai besoin de me justifier à mes propres yeux et de me convaincre moi-même que je n'ai pu faire autrement. De là, cette dernière et dou­loureuse épreuve à laquelle je soumets mon âme ; je veux que mes fils sachent quel cas j'ai fait, quel cas ils doivent faire de la vie des hommes. Parce que l'on dit vulgairement le droit de grâce, je n'ai jamais cru que la clémence fut seulement un droit ; c'est encore, c'est sur­tout un devoir, qui ne peut être limité que par des devoirs d'un ordre supérieur. Je veux prou­ver à mes fils que je ne l'ai jamais compris au­trement: là est ma consolation quand la justice a frappé ! »…

Dans une circonstance peu connue, Louis-Phi­lippe montra envers une princesse qui ne cessait de conspirer contre lui, une générosité toute par­ticulière. On était à la fin d'octobre 1832 : la Duchesse de Berry, après avoir vainement tenté d'agiter et de soulever les fidèles populations de la Vendée, était cachée depuis le mois de mai à Nantes où aux environs. Le traître Deutz allait la livrer au gouvernement, et était d'accord pour cela avec M. Thiers.

A peine le Roi l'eut-il appris, qu'il manda la Reine dans son cabinet, et lui exposa ses inten­tions de faire fuir la Duchesse. La Reine, s'asso­ciant chaleureusement à cette pensée, cherchait comment on devrait s'y prendre pour cela, lors­que le comte de Montalivet (de qui nous tenons ce récit), entra dans le cabinet royal. - Que faire pour que notre cousine échappe à une arrestation qu'il me sera impossible d'empêcher dans peu de jours ? - Sire, conseilla M. de Montalivet, que M. Pasquier fasse venir M. de Pastoret, et celui-ci fera prévenir, à Nantes, madame la Duchesse de Berry, de fuir sans perdre une heure ?... Le Roi et la Reine donnent leur complet assentiment à la proposition. M. de Pastoret, alors un des repré­sentants autorisés du parti légitimiste à Paris, est averti: avis est promptement donné à la Du­chesse qu'elle est trahie, et qu'elle va être arrê­tée. On sait le reste. La Princesse refusa de fuir, rêvant toujours un soulèvement impossible. Elle fut arrêtée, et les ministres, responsables devant les Chambres, exigèrent que sa détention fut pro­longée jusqu'au jour où son union secrète avec le comte Lucchesi-Palli étant déclarée, en même temps que la naissance de son enfant, elle cessât d'être Française pour redevenir Italienne, et perdre ainsi tout prétexte à agiter le pays avec l'idée d'une régence éventuelle de son fils mineur, le Duc de Bordeaux.

On pourrait multiplier à l'infini les traits de bonté de Louis-Philippe.

Le 27 octobre 1833 le Roi, la Reine, les Princes et Princesses de la famille royale se rendaient au Bourget pour y attendre l'arrivée du Roi et de la Reine des Belges. Un courrier de poste nommé Vernet (7) passait auprès de la voiture du Roi, au moment où les postillons montaient à cheval. Le Roi l'appelle : Vernet se penche pour entendre les ordres qui vont lui être donnés ; sa selle tourne, il tombe au moment où les postillons, sans le voir, lancent les chevaux au galop. Aux cris de la Reine et des Princesses, la voiture s'arrête. Le Roi et le Duc d'Orléans s'empressent auprès du malheureux Vernet, que les officiers ont relevé et porté auprès d'un arbre. Le Roi l'interroge, le palpe, s'assure par lui-même qu'il n'a rien de fracturé, puis, voyant qu'une saignée pourrait le sauver, s'écrie : « Aucun médecin n'est proche; j'ai fait des saignées dans ma jeunesse, je m'en souviendrai... du linge sans perdre un moment... ». La Reine et les jeunes Princesses déchirent leurs mouchoirs. Le Roi bande le bras du pauvre courrier, tire une lan­cette de son portefeuille et fait une légère inci­sion qui réussit. Le sang coule ; le blessé revient à la vie, et se désole en songeant qu'il ne pourra plus remonter à cheval. Le Roi le console, et par d'affectueuses paroles relève son courage. Puis d'une main sûre arrête le sang, ferme la veine, fait des ligatures, et ne s'éloigne que lorsque le courrier a pu être remis entre les mains du médecin que l'on était allé chercher en toute hâte.

L'opposition avait beau jeu de railler ce Roi, le premier, a dit Victor Hugo, qui ait versé le sang pour guérir ; c'est dans la mémoire du peuple que de pareilles actions trouvent leur récompense.

La bienveillance du Souverain était extrême.Un jour, se promenant à Neuilly, il aperçoit un gamin d'une dizaine d'années qui s'efforçait de dessiner sur une porte du parc, avec un morceau de craie, la figure du Roi, caricaturée sous la forme d'une poire. Louis-Philippe s'approcha doucement de l'enfant et, lui prenant la craie, lui dit : « Tu t'y prends mal, c'est comme cela qu'il faut faire ! ». et il acheva la caricature ; puis, se tournant vers l'enfant confus et rougissant, il lui mettait dans la main une pièce de cinq francs, à la grande joie du bambin qui se sau­vait en criant à tue-tête : Vive Louis-Philippe ! pendant que le Prince, en souriant, lui faisait signe de se taire.

Une autre fois, un grand bal avait lieu aux Tuileries. Pour ces soirées, où l'affluence était toujours très grande, on prenait des domestiques supplémentaires, qu'on choisissait de préférence parmi les fournisseurs ordinaires du Palais. Le maître d'hôtel en. Chef, Lapointe, avait accepté les services d'un crémier de la rue des Pyramides qui avait une belle prestance, et souhaitait ardemment voir une fête aux Tuileries. A la fin du bal, le brave homme, en desservant le souper, avait été tenté par la bonne mine d'un perdreau froid, resté intact sur un plat et... il l'avait ra­pidement fait entrer dans la poche de son habit. Mais il avait été vu par le Roi, qui sans affectation s'approcha de l'endroit où il se tenait, et tout à coup à demi voix lui dit : « Les pattes passent ! ». On peut se figurer la terreur de l'homme qui demeura foudroyé, n'osant plus bouger. « Allons, rassurez-vous, ajouta le Roi avec bonhomie, et filez vite, car si Lapointe vous voyait, il vous chasserait ».

La bienfaisance de la Reine Marie-Amélie en­vers les malheureux était inépuisable, et si par­fois sa bourse se trouvait vide, elle ne s'adres­sait jamais en vain au Roi. Aussi recevait-elle des pétitions dont quelques-unes comme la sui­vante, œuvre d'Alexandre Dumas, étaient déli­catement tournées. Le brillant romancier écrivit à la Reine, en apostillant la pétition d'une des pianistes les plus distinguées de l'époque dont on allait vendre les meubles :

 

Lisez avec le cœur cette plainte touchante,

Qu'en humble ambassadeur je mets à vos genoux.

Toute chose ici-bas, Madame, suit sa pente,

L'aiguille tourne au pôle, et le malheur à vous.

 

Le lendemain, Alexandre Dumas recevait cinq cents francs pour sa protégée, de la part de la Reine.

Le Roi Louis-Philippe était doué, comme on l'a vu, d'une bonté à toute épreuve, d'une extrême finesse et d'une charmante bonhomie.

En 1835, après l'attentat de Fieschi, dont la machine infernale fit tant de victimes sur les boulevards, l'émotion en France fut extrême, et beaucoup de villes envoyèrent des députations à Paris, pour féliciter le Roi dont les jours avaient été préservés. La ville de Bordeaux était repré­sentée par quelques gardes nationaux. L'un d'eux, marchand de vins, d'une haute taille, bel homme, ayant sous le bras son bonnet à poil de grena­dier, se faufile peu à peu près du Roi, et sans hésiter, lui tient ce langage :

« Oui, Sire, s'écria-t-il, je le dis sans modestie, parce que c'est la vérité, il n'yen a pas un dans Bordeaux capable de vous servir comme moi. J'achète directement les premiers crus du Bordelais. Pas une pièce, pas une bouteille qui ne sorte de chez moi sans porter ma marque. Je vous enverrai une pièce, vous goûterez ; cela ne vous engage à rien, et si mon vin vous con­vient, comme j'en suis sûr, vous payerez quand vous voudrez; j'ai confiance en vous...)

Un de ses amis, mieux élevé que lui, compre­nant l'inconvenance de son compatriote envers le Souverain, voulut rompre la conversation ; poussant le coude de son ami, il s'approche et, avec la grâce la plus épanouie, il dit au Roi : ... Eh donc ! Sire, n'aurons-nous pas le plaisir de dé­poser nos respects aux pieds de votre épouse ? - Mon Dieu, non, répondit en souriant Louis-­Philippe, elle est obligée, ce soir, de garder la maison !...           

Une autre fois, c'était le tour d'une députation de l'Orne. Après un discours assez bien tourné d'un maire, le Roi s'approche, le félicite, s'en­quiert des besoins de sa commune, et dit : - Nous désirons vous avoir à dîner au palais : à mardi. - Impossible, Sire, répond le maire désolé, j'ai arrêté ma place à la diligence, et j'ai eu la bêtise de donner des arrhes. - Eh bien ! fit gaiement le Roi, ce sera pour demain alors,... à moins que vous ne soyez invité ailleurs !...

Ce fut cette bonté, cette familiarité avec tous, qui rendit Louis-Philippe si populaire pendant tant d'années. Pauvre Prince ! Combien, en 1848, il fut mal récompensé de tant de bonne grâce par ces bourgeois, si fiers de lui toucher la main !...

Du 2 au 7 septembre 1843, le Roi reçut à Eu la visite de la Reine Victoria. On trouve, dans les notes écrites par cette Princesse, la profonde im­pression qu'elle ressentit de cette visite, où elle fut accueillie avec empressement et la cordialité la plus franche.

Un des amis les plus dévoués et un des grands ministres de Louis-Philippe, M. Guizot, rapporte un mot significatif du Roi, pendant le séjour à Eu de la Reine d'Angleterre :

« Le Roi avait assisté à tant de désastres im­prévus, vécu au milieu de tant de ruines, et subi lui-même de telles détresses, qu'il lui en était resté une extrême défiance de l'avenir et une vive appréhension des chances funestes qui pouvaient encore l'atteindre, lui et les siens. Tantôt il se rappelait avec un juste orgueil, ses jours de vie errante et pauvre, tantôt il en parlait avec un amer souvenir, et une prévoyance pleine d'alarme. En septembre 1843, pendant la première visite de la Reine Victoria au château d'Eu, on se pro­menait un jour dans le jardin potager du château, devant des espaliers couverts de belles pêches; le Roi en cueillit une, et l'offrit à la Reine qui voulut la manger, mais ne savait comment s'y prendre pour la peler; le Roi tira de sa poche un couteau en disant : « Quand on a été, comme moi, un pauvre diable vivant à quarante sols par jour, on a toujours un couteau dans sa poche » ; et il sourit, comme tous les assistants, à ce sou­venir de misère (8) ».

Le 8 octobre 1844, le Roi, accompagné du Duc de Montpensier et de M. Guizot, ministre des Affaires étrangères, rendit à la Reine d'Angleterre, au château de Windsor, la visite qu'elle lui avait faite au château d'Eu l'année précédente. Ce fut à Portsmouth qu'il débarqua. Un souverain fran­çais en Angleterre, c'était un gros événement pour ce pays, qui n'en avait pas vu depuis la cap­tivité du roi Jean II, prisonnier après la bataille de Poitiers en 1356.

La Reine Victoria, sous le charme de l'esprit de Louis-Philippe, lui prodigua les plus vives marques de sympathie, et lui conféra solennelle­ment l'ordre de la Jarretière. La cour et le peuple anglais témoignaient avec éclat leurs sen­timents pour un Prince auquel ils savaient gré d'être à la fois libéral et pacifique. Quand le Roi se promenait dans les environs de Windsor, il était beaucoup plus chaleureusement acclamé que le Czar Nicolas l'avait été, notait la Reine Victoria dans son journal.

Louis-Philippe, calquant sa visite sur celle de la Reine à Eu, avait décliné les invitations de la cité de Londres. Alors on vit un fait sans précédent dans les annales de cette fière cité : tous les re­présentants, le lord-maire, les aldermens, shérifs, les conseillers, vinrent au château de Windsor en grande cérémonie, apporter une adresse au Prince qu'ils regrettaient de ne pouvoir fêter à Londres (9).

Lorsque Louis-Philippe, quelques jours plus tard, revint en France, les populations, sur son passage, témoignèrent, par la chaleur de leur accueil, leur satisfaction de ce voyage qui con­solidait cette grande politique de paix et de bonne intelligence avec l'Angleterre, qui était bien l'œuvre personnelle du Roi et de son mi­nistre, M. Guizot.

Ùn accident qui faillit coûter la vie à la famille royale presque tout entière, eut lieu à Eu, dans cet automne de 1844. Le Roi, accompagné de la Reine, de la Duchesse d'Orléans, du Comte de Paris, du Duc de Chartres, du Prince de Join­ville, du Duc d'Aumale et des jeunes Princesses, était allé en char-à-bancs visiter une batterie d'artillerie, près du Tréport, avait fait tirer un coup de canon au jeune Comte de Paris, alors âgé de six ans et qui avait bravement mis le feu à la pièce. Pour revenir, il fallait traverser sur une écluse un pont, dont les garde-fous étaient à peine visibles. La Reine et la Duchesse d'Or­léans voulaient descendre de voiture, le Roi s'y refusa. Au même moment, un coup de canon re­tentit, les chevaux prennent peur, trois tombent à l'eau. Heureusement le postillon des timoniers parvient à retenir les chevaux avec un rare sang-­froid, au moment où ils allaient franchir le pa­rapet. La famille royale était sauvée !

 

(5) Le Roi Louis-Philippe. Liste Civile. Pages 193 et 194.

(6) La Providence n'a pas permis que ce précieux carnet périt au milieu du pillage et de l'incendie. Une main fidèle a pu le re­mettre au Roi, pur et intact des atteintes du 21 février.

(7) C'est ce courrier qui, le 20 mars 1815, annonça à Paris l'arrivée de Napoléon.

(8) Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, par M. Gui­zot. Tome IV, page 217.

(9) Voir la correspondance de S.A.R. Madame Adélaïde avec le Roi Louis-Philippe, à propos de ce voyage. - Page 357 et suiv

 

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Jean-Pierre Vigineix - dans Livres anciens
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